
Fonder une revue n’est pas de ces actes innocents, accomplis dans le feutre des alcôves, dans l’atmosphère capitonnée de salons paisibles, au premier étage de restaurants parisiens, ou bien sur les trônes matelassés des Universités. C’est un acte audacieux, plus proche du départ au front que du cigare dans ses pénates. Rustique. Féroce et farouche. Sans apprêt. Car l’enjeu est de taille. L’idée, avec la création de « Rhizome », est de placer sur le devant de la scène intellectuelle la culture comme fondement de la construction de soi. Qui fait qu’un être humain, chaque jour peut vivre avec lui-même. Se supporter au détour d’un miroir. Faire vibrer sa voix dans le monde sans tremblement. Jouir et se réjouir de ce que cette existence même lui donne. Sans acrimonie aucune. Et pour cela, il nous aura fallu faire un détour par l’Antiquité et ses pratiques.
Au Vème siècle avant J-C, on concevait la chose de la même manière. Certes, pas de revue papier ou virtuelle pour propager la pensée. Mais un « quotidien » philosophique, passant en revue chaque jour des questions de premier ordre. L’amour, la mort, le meilleur régime politique, l’honnêteté, l’injustice… Autant de moments où le passant pouvait, à sa convenance marauder et s’emparer de connaissances jetées dans l’éther par le philosophe. Qui, une fois volées, faisaient alors l’objet d’un travail conceptuel de critique ou d’affidé. Et c’est ainsi que des archipels philosophiques – le terme à l’époque comprenait aussi bien la physique que la médecine ou l’éthique – sont apparus : Epicure au IIIème siècle à Athènes, suivi d’un essaimage connu et reconnu en Campanie avec Lucrèce ou Philodème de Gadara. Gassendi au XVIIème siècle. Michel Onfray au XXIème. Autant de noms fonctionnant comme les îlots d’un même archipel. Singulier par la superficie, surprenant par leur géographie disparate, dérangeant par leur relief inégal. Et, toutefois solidaires dans leur substance même. Rhizomatiques, pour le dire en un néologisme simple et percutant.
Ainsi « Rhizome » se donne-t-elle au lecteur électronique comme un instant de relâchement pour réfléchir à l’essentiel. En noyé qu’il est de l’industrie et du surmenage de la vie ordinaire. Mais aussi comme une invitation à dépasser les discours « reçus » par les cercles autorisés et autoritaires, qui dictent à la pensée des postures mécaniques. Des réactions déterminées et attendues. Que ce soient les sciences sociales, les sciences exactes ou la littérature en passant par la politique, toutes les disciplines de la culture sont l’effet d’un pré-mâchage intellectuel, la plupart du temps dispensé par une instance puissante et incontestable, les médias ; et les journalistes, emportés par les contraintes de temps, d’argent, et d’entregent, délivrent aux lecteurs-auditeurs-spectateurs des résumés qui ne peuvent être fécondés que sur le mode de la faconde « vampirique ». Sucer le sang des recherches accréditées, sans penser. Avaler sans broncher. Et puis, régurgiter. « Rhizome » prend le contre-pied de cette tradition journalistique pour s’enraciner, sur le mode du « rhizome », dans une terre plus dangereuse, telle la revue Combat, qui voyait Albert Camus et quelques autres s’affairer dans les caves parisiennes. Force vives d’intelligences que rien ne faisait trembler ; pas même l’efficacité fatale et incontestable du IIIème Reich. Car, au fondement de cette démarche, il y avait la certitude que le changement – social, politique, culturel – se fait par la force des mots. Non par la folie des armes. Le verbe contre le sang.
Enfin, « Rhizome », c’est l’avènement d’une transition culturelle. Acte de passage d’une civilisation à une autre. De l’époque pas si lointaine où la toile des connaissances n’existait pas, où pour se procurer une information, il fallait se déplacer dans l’espace, où chacun ignorait ce que l’autre faisait sur son « territoire ». L’abolition des frontières du savoir a fait rentrer le monde de force dans le perspectivisme et le subjectivisme. L’homme, seul face à la machine, constate la duplicité des discours sur les objets qui composent le monde. Il ne peut plus se bercer de ses anciennes illusions – quand d’autres surgissent à chaque instants. Désolé dans le multiple, livré à des terrae incognitae, démuni de toute cartographie, de toute philosophie, il lui faut donc des marges et des frontières, pour être dehors ou dedans. Ici ou là. Réel ou virtuel.
Notre revue, heureusement ou malencontreusement, ne dessinera pas ces bords et ces lisières. Elle tracera seulement des entrelacs destinés à situer l’homme. Non dans cet univers variable et incertain, mais par rapport à lui-même, disposé à vouloir ce qui fait son existence.
L'équipe de Rhizome